La vogue des levées de fonds en cryptomonnaie

Après la mode du crowdfunding « classique » sur des sites tels que Kickstarter, le dernier chic dans le monde des startups est de lever des fonds en cryptomonnaie. Depuis un an, il est de bon ton pour tout investisseur individuel vraiment dans le vent de participer à ces opérations de financement participatif d’un nouveau gendre baptisées ICO – pour Initial Coin Offering. Le principe en est simple : au lieu d’investir des euros ou des dollars dans un projet entrepreneurial auquel vous croyez, vous achetez des jetons virtuels (ou tokens, en anglais) émis par les porteurs du projet, et vous les payez en bitcoin, en ether ou une des autres crypto-monnaies qui fleurissent sur le marché depuis bientôt une décennie dans le sillage du bitcoin. Le site coinmarketcap.com ne recense pas moins de 902 de ces  mystérieuses monnaies dans lesquelles certains voient l’avenir de la finance « enfin débarrassée des banques », tandis que d’autres n’y voient qu’un objet de spéculation débridée ou de lessivage d’argent pas très propre…

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Plus de 3 milliards d’euros levés en ICO en 2017

D’aprèsForbes, il y aurait eu pas moins de 230 ICO en 2017, pour un total de 3,1 milliards d’euros (3,7 milliards de dollars). L’envolée, comme le montre le graphique ci-dessous, s’est produite en avril, profitant d’une nouvelle vague d’engouement pour le bitcoin qui a porté le prix de la première cryptomonnaie de 817 US$ le 1er janvier 2017 à 19 364 US$, son plus haut historique le 16 décembre. Autrement dit, le prix du bitcoin a été multiplié par 23,7 en moins d’un an – un rêve pour les investisseurs et les spéculateurs de tout poil !
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Seulement voilà : les arbres ne montent pas jusqu’au ciel et, pendant que les commentateurs s’écharpaient pour savoir s’il s’agissait d’une bulle ou d’un nouvel Eldorado, le bitcoin dégringolait à 13 000 US$ en 8 jours : une baisse de plus de 30 % rappelant aux plus optimistes le caractère hautement instable des monnaies dites « non fiat » (contrairement aux monnaies fiat ou fiduciaires, émises par des États).


Une explosion des ICO en 2018 ?

Malgré la volatilité évidente des cryptomonnaies, on annonce d’ores et déjà une explosion des ICO en 2018. Pourquoi ? Parce que de plus en plus d’entreprises utilisant la technologie blockchain voient le jour. Petit rappel si vous avez échappé au buzz de 2016 autour de la blockchain : cette technologie sous-jacente du bitcoin est un système de base de données distribuée qui enregistre et stocke sous forme de blocs les transactions réalisées entre les membres d’un réseau. La validation des blocs est assurée par des algorithmes au niveau des nœuds du réseau et non par une instance centrale. La chaîne constituée par l’ensemble des blocs validés étant répliquée sur l’ensemble des nœuds du réseau, le registre contient à tout moment l’historique complet des transactions et est infalsifiable du fait même de sa réplication en de multiples points.
A part les cryptomonnaies, il y a encore très peu d’applications convaincantes de la blockchain, mais de nombreux secteurs s’y intéressent et une foule de startups parient sur cette technologie pour éliminer les intermédiaires – et les coûts associés – tout en sécurisant les transactions entre particuliers. C’est le cas de ConnectJob, qui ambitionne de devenir l’Uber des services à la personne.

Cette startup israélienne se propose de mettre en relation, via une application, « demandeurs de services » et « jobbers » (ceux qui peuvent rendre ces services), les prestations entre les parties étant payées en cryptomonnaie (cf. schéma de fonctionnement ci-dessous).

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ConnectJob a lancé en novembre dernier une ICO en ether. Elle espère ainsi récolter 110 millions de dollars – somme jugée nécessaire pour déployer son offre à l’échelle mondiale et gagner le pari de toute startup qui se respecte : « the winner takes all ».

Mais pourquoi passer par une ICO plutôt que de faire appel à du capital risque ? Tout simplement pour lever plus d’argent plus vite, et éviter du même coup, nous explique cet article, « les longs (et coûteux) process propres aux levées de fonds classiques ou encore les commissions prélevées sur les plates-formes de financement participatif traditionnelles. » Comprenez par là que les ICO ne sont absolument pas régulées pour l’instant…


Jackpot pour tous ou miroir aux alouettes ?

Dans le cas de ConnectJob, les investisseurs qui participent à l’ICO reçoivent des jetons (2.400 jetons ConnectJob équivalent à un ether) qui pourront être échangés ensuite sur des places de marchés ou utilisés comme paiement pour les services de la plateforme. Cela paraît un bon moyen de mobiliser les futurs utilisateurs qui auront sans doute ainsi le sentiment que la plateforme est un peu à eux… Les 20% de commission prélevés par la plateforme sur les transactions leur paraîtront peut-être moins douloureux… La promesse des fondateurs à leurs investisseurs du premier jour est de parvenir à une plateforme complètement décentralisée (dans les quatre ans) et totalement au service de la communauté. Sa véritable ambition : révolutionner le marché du travail, dans une optique pour le moins libérale comme on l’aura compris.

Mais tout cela, levée de fond et existence même de la plateforme, est suspendu dans les airs, ou plus exactement au cours de la cryptomonnaie dont on a vu l’extrême volatilité. Si vous avez envie de vous lancer dans l’aventure en tant qu’investisseur ou en tant que créateur d’un business utilisant la blockchain et les smart contracts, c’est à vos risques et périls. Un exemple, cité par Alexandre Stachtchenko, cofondateur du cabinet de conseil Blockchain Partner et du portail d’information ICOMentor.net : « Lors de son ICO, Bancor a levé en ether l'équivalent de 153 millions de dollars mais l'ether a chuté d'environ 25%, si bien que 34 millions de dollars se sont envolés en quelques jours ».

Entre aura d’hypermodernité, retours de bâton et risques impossibles à maîtriser, les régulateurs commencent à trancher : aux Etats-Unis, la Securities Exchange Commission  a décidé que les échanges de jetons virtuels seraient soumis aux mêmes lois que les titres et actions classiques. La Chine est la Corée du Sud ont pour leur part purement et simplement interdit les ICO. L’autorité européenne des marchés financiers (Esma) a jugé nécessaire, en novembre 2017, d’avertir les investisseurs qu’une cryptomonnaie pouvait perdre toute sa valeurdu jour au lendemain et que les ICO étaient des opérations « opaques et non éprouvées au plan technologique » … A vous de voir si le jeu en vaut la chandelle ;-)