L’IA pique la curiosité des Français… et les inquiète…

Quand l’intelligence artificielle fait l’ouverture des journaux télévisés, suscite des hors-séries comme celui publié en décembre dernier par Libération et France Inter, et va jusqu’à apparaître sur la couverture de Paris Match – qui lui consacre un reportage de 12 pages (n° 3585 du 25 au 31 janvier2018) – c’est sûr : c’est le signe qu’il se passe vraiment quelque chose.

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La machine à construire l’opinion tourne à plein régime

Avant l’IA, il faut remonter au programme Apollo (1961-1975) et surtout à un événement tel que les premiers pas de l’Homme sur la Lune (21 juillet 1969) pour trouver un sujet scientifique et technique aussi massivement relayé par les médias et qui, par ricochet, force autant l’intérêt du grand public. Depuis deux ans que le sujet de l’IA s’invite régulièrement dans l’actualité – parce qu’une machine a fait des prouesses au jeu de go ; parce que deux patrons de la Silicon Valley se sont crêpés le chignon sur les réseaux sociaux pour déterminer lequel des deux en sait le plus long sur l’IA ; parce que l’incontournable Laurent Alexandre a condescendu à éclairer de ses lumières de pauvres sénateurs français sur l’impact de l’IA sur l’économie ; ou encore parce qu’un énième rapport a annoncé la destruction à 15, 20 ou 30 ans d’un pourcentage plus ou moins élevé d’emplois… – personne n’a pu y échapper.

Tout le monde a donc pu se faire un début ou un semblant d’opinion comme le reflète le sondage CSA commandité début 2018 par Libération et France Inter. Quand 54 % des sondés estiment « très bien voir ce dont il s’agit », c’est la preuve indiscutable que les médias ont fait leur boulot – même si on s’étonne que seulement 61 % des CSP+ (la population censée être la plus informée sur tout…) soit dans ce cas. Seuls 5 % de l’échantillon reconnaissent n’avoir jamais entendu parler de l’intelligence artificielle, ce qui, vu le battage, est en soi une sorte de performance…

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Des Français d’abord curieux mais aussi inquiets

À l’égard des développements de l’intelligence artificielle, 63 % des Français se disent d’abord « curieux », un état d’esprit que les commentateurs du sondage classent parmi les sentiments « positifs ». On notera que le sujet ne « passionne »  toutefois que 11% des répondants. Mais très vite, le deuxième état d’esprit que citent nos compatriotes est l’inquiétude (41%), classée par les mêmes commentateurs dans la catégorie des sentiments « négatifs ». Si bien qu’avec cette classification des sentiments, passablement arbitraire, on conclut un peu vite sur toutes les ondes de France et de Navarre que – entre les curieux, les enthousiastes et les passionnés – 72 % des Français ont un sentiment positif vis-à-vis de l’IA. La ficelle est un peu grosse, mais cela permet de minimiser les grosses inquiétudes qui pourraient freiner l’expansion de l’IA : l’impact sur l’emploi, sur la démocratie, sur la protection de la vie privée et même sur les relations avec les gens, domaines dans lesquels l’IA est largement perçue comme une menace.

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Quand 48% des actifs interrogés déclarent que, « à terme », ils sont certains ou qu’il est probable que leur travail soit effectué par une machine, on s’étonne que cela ne tempère pas davantage leur enthousiasme quant aux opportunités que l’IA représente, selon eux, pour la recherche scientifique, la santé, la vie quotidienne, de l’enseignement, le travail au quotidien et même l’économie au sens large. Comme si tous ces éléments étaient déconnectés les uns des autres !


Schumpeter à la rescousse

On sait qu’il est de bon de ton de dire qu’on ne sait pas combien d’emplois l’IA est susceptible de détruire dans les prochaines années, et d’ajouter, avec la ferveur des nouveaux convertis aux théories du bon Joseph Schumpeter, qu’elle va en créer beaucoup plus qu’elle n’en détruira. C’est bien joli la destruction créatrice, cela a quelque chose de rassurant puisqu’on finit toujours par s’en sortir – enfin tant qu’on ne pose pas la question des horizons de temps dans lesquels on s’inscrit. On parle de quoi ? 5 ans ? 10 ans ? 20 ans ? 50 ans ? Même les plus hardis des prospectivistes hésitent à s’engager sur ce terrain. Ils le laissent aux prophètes, notamment à ceux du transhumanisme pour qui l’avenir, en revanche, ne fait pas de doute : eux, c’est sûr – sous une forme ou une autre– sur la bonne vieille terre ou ailleurs, ils s’en sortiront ! Et pour l’éternité, qui plus est !

L’éternité… pas sûr que ce soit vraiment la première préoccupation de celui qui se demande aujourd’hui si son emploi à lui risque de disparaître et quand… Il sait déjà qu’il passera le reste de sa vie professionnelle à se reconvertir pour rester parmi « ceux dont l’économie à besoin », ce qui laisse entendre qu’il y aurait ceux dont l’économie – autant dire l’Humanité – n’aurait pas besoin… Et les auteurs du sondage se demandent pourquoi les jeunes ne sont pas plus enthousiastes face à l’IA ? Et ils s’étonnent que 68% des 18-24 ans interrogés pensent que leur travail sera effectué par une machine ? Nos amis sondeurs auraient-ils négligé certains axes de réflexion ? On se le demande.

Le rapport complet du sondage est téléchargeable ici.