Voyager en réalité virtuelle, ça vous dirait ?

Voyager loin sans quitter son salon ? Vivre des aventures et des sensations extrêmes sans prendre le moindre risque physique ? Se téléporter au sommet de l’Himalaya entre deux rendez-vous à La Défense ? Voilà assurément des idées à faire frémir les amoureux du voyage « à l’ancienne », ceux qui aiment partir et « faire la route », comme on disait du temps de Nicolas Bouvier…

Pourtant, si ce n’est pas pour demain, c’est pour après-demain : à la recherche d’un nouveau souffle, l’industrie du voyage et du tourisme va forcément miser sur les technologies immersives comme la réalité virtuelle – non seulement pour vendre des voyages, comme c’est déjà le cas, mais pour créer de nouveaux produits. Ces produits ne seront peut-être plus exactement des voyages mais quelque chose entre le « voyage immobile » et le jeu vidéo dont on est soi-même le héros, sans risque.

Cap sur les destinations « impossibles »

Le nombre d’endroits qu’on ne peut pas ou plus visiter va croissant. On pense évidemment aux destinations fortement déconseillées aux touristes pour des raisons de sécurité, telles que les zones de conflit ou les régions particulièrement exposées au risque d’attentats. Vous direz que personne n’a envie d’aller se fourrer dans de tels guêpiers… C’est vrai, et des pays comme l’Égypte, la Tunisie et même la France en 2016 ont pu vérifier à quel point ce type de menaces pouvait, de jour au lendemain, détourner les touristes d’une destination jusque-là très prisée. A défaut de pouvoir y aller, pourquoi n’expérimenterait-on pas des produits donnant accès, en réalité virtuelle, aux joyaux du patrimoine des pays trop exposés/trop risqués ?

La même recette pourrait être appliquée aux sites naturels ou architecturaux devenus trop fragiles pour supporter un trop grand nombre de visiteurs sans subir de dégradations irréversibles. Ces sites sont de plus en plus nombreux et, régulièrement, des gouvernements, des associations et des organismes internationaux tirent la sonnette d’alarme pour tenter de protéger les « merveilles du monde » de la pression touristique. On attend toujours des mesures dignes de ce nom pour protéger Venise, saturée de touristes et, de plus, désormais ébranlée par les paquebots géants (plus de 500 par an !)…

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D’autres agissent. Par exemple, l’île de Pâque (qui appartient au Chili) a fait le choix depuis 2011 de contenir à 100 000 le nombre annuel de visiteurs ; la durée des séjours y est également limitée (à 60 jours, ce qui dépasse de beaucoup le temps qu’y passent la grande majorité des touristes…). Le même type de politique est en vigueur aux Galapagos (qui appartiennent à l’Équateur) pour protéger un écosystème aussi exceptionnel que fragile.

Il faut parfois être plus radical et opter pour la fermeture pure et simple au public. C’est ce qui a été fait en France pour la grotte de Lascaux, dès 1963, et pour la grotte Chauvet qui n’a jamais été ouverte au public. En contrepartie, des répliques ont été construites et le public s’y presse, visiblement sans se désoler plus que ça de ne pas avoir accès aux originaux. On peut d’ailleurs visiter Lascaux « virtuellement », ainsi que Chauvet. C’est déjà magnifique, mais en réalité virtuelle, l’expérience serait sans doute époustouflante.

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Vers l’immersif total ?

Si l’on prend comme indicateur la vente de casques, on se dit que le marché de la réalité virtuelle est en bonne voie. Pour la première fois au troisième trimestre 2017, les ventes mondiales de casques ont franchi la barre du million d’unités. Ce n’est pas encore phénoménal mais cela augmente vite. Bien sûr, aujourd’hui c’est le jeu qui tire le marché, mais la réalité virtuelle a déjà fait son entrée dans le monde industriel, dans l’univers hospitalier (pour déstresser les patients avant une intervention et pour soigner les phobies, par exemple) et dans l’éducation qui est sans doute le secteur où elle peut le plus apporter. Alors pourquoi pas dans le tourisme de masse ?

Pour le moment, on n’en est qu’aux balbutiements : la visite d’hôtels ou de villages de vacances en réalité virtuelle en agence. Cela ne va pas très loin, mais cela peut convaincre celui qui hésite entre deux établissements… Mais l’avenir nous réserve des expériences beaucoup plus sophistiquées. Si l’on en croit Sophie Lacour, chercheuse et directrice générale d’Advanced Tourism, interrogée par Usbek & Rica :

« Le futur sera la téléportation. Pas physiquement, mais selon la technologie ‘‘haptique’’ (le toucher et la perception du corps dans l’environnement, ndlr). On peut ressentir le soleil, le sable et la mer sur son canapé. Sous la forme d’une ‘‘e-peau’’, un seul voyageur peut faire voyager des millions de personnes connectées à distance. Un tourisme par procuration qui constitue également une solution à la sur-fréquentation des lieux ».

Nous y voilà ! La seule vraie incertitude, c’est l’horizon de temps dans lequel ce type d’offre verra le jour… et accessoirement le modèle économique. Parce qu’il ne suffira pas d’avoir un casque de réalité virtuelle pour faire le grand voyage, il faudra la seconde « peau » et probablement bien d’autres accessoires pour vivre une « expérience totale ». Au début, seuls les grands voyageurs virtuels achèteront leur propre équipement. Les autres pourront se rendre dans des complexes « touristiques » proches de chez eux où ils trouveront tout le nécessaire. Ils choisiront dans une bibliothèque de destinations et de thèmes l’aventure qu’ils veulent vivre, en fonction de leur humeur et du temps dont ils disposent. Bonne nouvelle pour les créatifs de tous poils : il va y avoir du travail pour eux, parce qu’il faudra bien créer les contenus de ces voyages virtuels et les scénariser. Il y aura aussi du travail pour les géographes, les historiens, les sociologues, les naturalistes, histoire de documenter toutes les facettes de ces voyages.

Le must pourrait bien être le voyage par procuration évoqué plus haut. Et pour peu que la seule personne réellement sur le site soit une star de ce nouveau secteur, on vendra à prix d’or les « places » ou plutôt les droits de vivre en direct ce qu’il vit par capteurs interposés. On en limitera probablement le nombre pour faire monter les enchères et puis on vendra aux autres l’accès à une forme ou une autre de « replay ».

Est-ce que ce sera du tourisme ou du loisir ?

Bah, qu’importe ! Cela fait des décennies que la convergence se profile et qu’elle se matérialise, entre autres, à travers des parcs à thèmes plus ou moins technologisés. Ce sera un peu des deux, avec ou sans hôtellerie, mais probablement sans vol. Pour les nostalgiques des aéroports et longs courriers, on pourra sans difficulté leur faire vivre cette étape de manière virtuelle : la technologie de simulation de vol est au point depuis des années.

Un conseil d’ami : si vous aimez vraiment voyager, faites-le maintenant, physiquement – parce que les générations qui vous suivent n’en auront peut-être ni le droit (pour des raisons écologiques ou autres), ni les moyens. Nos enfants et petits enfants pourront visiter virtuellement tous les sites du monde, même ceux qui auront disparu sous les bombes ou sous les eaux, ou depuis la nuit des temps… Auront-ils le bonheur de respirer, pour de vrai, l’odeur de la forêt au petit matin ou celle des épices dans un bazar oriental ? Rien n’est moins sûr… Ils pourront toujours se composer ou acheter des aventures olfactives, à moins que les odeurs soient elles aussi intégrées dans les « produits » de voyage virtuel auxquels ils auront accès. Qui sait ?